Café Text'Styles·Territoire poétique·Text'styles

Café Text’Styles # 10 Passages et Trames

Passons, passons, puisque tout passe…

Guillaume Apollinaire

Déjà il était mauvais à cause des heures qui passaient pas

Louis Ferdinand Céline, Mort à crédit

Passage, passant, passée sont des mots textiles qui nous invitent aussi sur des chemins d’explorations littéraires et poétiques.

Dictionnaire des textiles, Maggy Baum, Chantal Boyeldieu
Dictionnaire des textiles, Maggy Baum, Chantal Boyeldieu
Dictionnaire des textiles, Maggy Baum, Chantal Boyeldieu

Le projet « Territoire Poétique » explore en cette première saison les passages sous toutes leurs coutures à Montreuil-sur-mer, et la Fabrique poétique propose des rendez-vous pour se rencontrer ce thème, regarder la ville à travers ce prisme mais aussi établir comme toujours des liens et des correspondances, en un mot : relier.

Relier plus que jamais de passages en passages.

Merci infiniment à Colette, Frédéric, Hélène, Michel et Thérèse venus d’Arras pour ce très beau moment, riche et émouvant dans un lieu tout simplement magique : l’Hôtel Loysel le Gaucher.

Merci à Audrey Darras et Christine Christy d’avoir accepté d’accueillir ce café Text’Styles et de figurer sur la carte du territoire poétique

Un café Text’styles : Le principe est toujours le même : se rencontrer, tisser des liens entre texte et tissu, certaines personnes apporteront un texte sur le tissu, d’autres un objet textile dont on racontera l’histoire, d’autres encore viendront simplement se joindre à nous..

Passages poétiques et text’styles à M sur m

Quelqu’un tisse de l’eau avec des motifs d’arbres en filigrane ?
Mais j’ai beau regarder
Je ne vois pas la tisserande
Ni même ses mains que l’on voudrait toucher
Quand toute la chambre, le métier, la toile
Se sont évaporés
On devrait discerner des pas dans la terre humide
Philippe Jaccottet, On voit, pensées sous les nuages
 
J’ai relevé les yeux.
Derrière la fenêtre,
au fond du jour,
des images quand même passent.
Navettes ou anges de l’être,
elles réparent l’espace.
Leçons, Philippe Jaccottet
« Et maintenant voilà que s’ouvre la fenêtre
Araignées quand les mains tissaient la lumière…. »
Les fenêtres, Guillaume Apollinaire

Passages et trames partagés au café text’styles #10

Nous nous sommes retrouvés dans la belle demeure avec comme toujours le sourire de Christine. On est heureux de se revoir, de se rencontrer. Loysel le Gaucher est un hôtel particulier du XVIIIème siècle réhabilité dans les règles de l’art et transformé en demeure d’hôtes. le cosy bar est ouvert à tous même si l’on ne séjourne pas dans les lieux.

LE PASSAGE CHOISEUL

par Isabelle Baudelet

Photographie IB, un jour de passage

Le passage Choiseul est un passage couvert parisien situé dans le 2e arrondissement.

Louis-Ferdinand Céline y vécut enfant de 1899 à 1907, sa mère y tenant une boutique de tissus (dentelles, mercerie, broderies) au no 67 puis, à partir de 1904, au no 64. Il immortalisa le passage dans sa décrépitude en 1936, sous le nom de « passage des Bérésinas », dans Mort à crédit.

extraits choisis

« Moi j’ai été élevé au passage Choiseul dans le gaz des 250 becs d’éclairage. Du gaz, des claques et des nouilles. Parce que ma mère était dentellière, que les dentelles, ça prend les odeurs et que les nouilles n’ont aucune odeur »

Louis Ferdinand Céline D’un château l’autre

On a quitté rue de Babylone, pour se remettre en boutique, tenter encore la fortune, Passage des Bérésinas, entre la Bourse et les Boulevards. On avait un logement au-dessus de tout, en étages, trois pièces qui se reliaient par un tire-bouchon. Ma mère escaladait sans cesse, à cloche-pied. Ta ! pa ! tam ! Ta ! pa ! tam ! Elle se retenait à la rampe. Mon père, ça le crispait de l’entendre. Déjà il était mauvais à cause des heures qui passaient pas. Sans cesse il regardait sa montre. Maman en plus, et sa guibole, ça le foutait à cran pour des riens.

Les mauvais jours sont revenus. On a plus parlé des vacances, ni des marchés ni de l’Angleterre… Notre vitrail a bourdonné sous les averses, notre galerie s’est refermée sur l’odeur aigre des passants, des petits chiens à la traîne. C’était l’Automne… J’ai repris des beignes à la volée pour vouloir jouer au lieu d’apprendre. Je comprenais pas grand-chose en classe. Mon père, il a redécouvert que j’étais vraiment un crétin. La mer ça m’avait fait grandir, mais rendu encore plus inerte. Je me perdais dans la distraction. Il a repiqué des crises terribles. Il m’accusait de vachardise. Maman s’est remise à gémir. Son commerce devenait impossible, les modes arrêtaient pas de changer. On est revenu aux « batistes », on a ressorti les « fonds de bonnets ». Il a fallu que les clientes s’en posent plein les tétons, dans les cheveux, en ronds de serviettes. Mme Héronde, dans la bagarre, s’appuyait les transformations. Elle a construit des boléros en « dure Irlande » qu’étaient faits pour durer vingt ans. Ce ne furent, hélas, que caprices ! Après le Grand Prix, on les remonta sur fil de fer, ils sont devenus des abat-jour… Quelquefois, Mme Héronde, elle éprouvait une telle fatigue, qu’elle confondait toutes les commandes, elle nous a rendu comme ça des « petits bavoirs » en broderie qu’on attendait comme édredons… C’était alors des drames pépères… la cliente en bouffait sa morve, et brandissait les tribunaux ! Le désespoir était inouï, on remboursait tous les dommages et deux mois de nos nouilles y passaient… La veille de mon certificat, y a eu volcan dans la boutique, Mme Héronde venait de teindre en jaune coucou un « saut de lit » qu’était pourtant bien entendu comme « robe de mariée » ! C’était un coup à se faire étendre !… La bévue était effrayante !

D’abord maman se rendait bien compte, elle se l’avouait dans les larmes, le goût des belles choses se perdait… c’était un courant pas remontable… Lutter même devenait imbécile, c’était se ronger pour des prunes… Plus de raffinements chez les gens riches… Plus de délicatesse… Ni d’estime pour les choses du fin travail, pour les ouvrages tout à la main… Plus que des engouements dépravés pour les saloperies mécaniques, les broderies qui s’effilochent, qui fondent et pèlent aux lavages… Pourquoi s’évertuer sur le Beau ? Voilà ce que les dames demandaient ! Du tape-à-l’œil à présent ! Du vermicelle ! Des tas d’horreurs ! Des vraies ordures de bazar ! La belle dentelle était morte !…

Louis Ferdinand Celine, Mort à crédit

PASSAGES LITTERAIRES

Par Thérèse Ruffault qui par un bel hasard a choisi aussi les passages parisiens pour prolonger l’exploration.

Quelques extraits choisis

Elle adorait le passage des Panoramas. C’était une passion qui lui restait de sa jeunesse pour le clinquant de l’article de Paris, les bijoux faux, le zinc doré, le carton jouant le cuir. Quand elle passait, elle ne pouvait s’arracher des étalages, comme à l’époque où elle traînait ses savates de gamine, s’oubliant devant les sucreries d’un chocolatier, écoutant jouer de l’orgue dans une boutique voisine, prise surtout par le goût criard des bibelots à bon marché, des nécessaires dans des coquilles de noix, des hottes de chiffonnier pour les cure-dents, des colonnes Vendôme et des obélisques portant des thermomètres,

Emile Zola, Nana

« corridor étroit et sombre, […] suant toujours une humidité âcre, […] laissant échapper des souffles froids de caveau ». 

passage du Pont-Neuf dans Thérèse Raquin, Emile Zola

« le grand instinct américain, importé dans la capitale par un préfet du second Empire, qui tend à recouper au cordeau le plan de Paris, va bientôt rendre impossible le maintien de ces aquariums humains déjà morts à leur vie primitive et qui méritent pourtant d’être regardés comme les receleurs de plusieurs mythes modernes, car c’est aujourd’hui seulement que la pioche les menace, qu’ils sont effectivement devenus les sanctuaires d’un culte de l’éphémère, qu’ils sont devenus le paysage fantomatique des plaisirs et des professions maudites, incompréhensibles hier et que demain ne connaîtra jamais ». 

Louis Aragon, Le Paysan de Paris

TRAMES

Par Frédéric Baillot

Frédéric nous a présenté une œuvre qu’il a réalisée il y a quelques années à partir de coupures de textes de journaux disposées et collées façon chaine et trame . Sur ce motif il a peint le sommeil d’un homme dans un panier…

©Frédéric Baillot
©Frédéric Baillot

CONTE TEXTILE

par Colette Martel

Comment les hommes apprirent à filer et à tisser ?

d’après le merveilleux livre , SECRETS D’ETOFFES, de de Claude Fauque (Auteur), Anne Lascoux  (Auteur), Charlotte Gastaut (Illustrations) que nous a fait découvrir Colette

JOURS POETIQUES

par Thérèse Ruffault

Thérèse avait d’autres passages dans son sac : le magnifique linge de maison réalisé par sa Grand-Mère. Le tissu aux beaux jours qui laissent passer la lumière…

En écho : https://text-styles.fr/2016/09/28/jours/

et cet autre article clin d’oeil à Frédéric Baillot où l’on retrouve le lundi perdu de Tournai :

https://text-styles.fr/2016/12/31/au-jour-le-jour/

Pour nous le présenter, elle a composé un très beau et très émouvant poème

©Thérèse Ruffault

©Thérèse Ruffault

Pas de bagues à ses doigts

Le seul bijou est là

sur le drap

Thérèse Ruffault, le 14 / 10 / 2022

Isabelle Baudelet pour La Fabrique Poétique, le 23 octobre

3 commentaires sur “Café Text’Styles # 10 Passages et Trames

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