Georges Perec·Habiter·Territoire poétique

Remonter la rue Vilin

1-

Il fallait que j’aille à Belleville, je voulais remonter l’allée.

Remonter moi aussi ce qui restait de la rue Vilin.

Puiser la force d’un lieu, aller voir ce qui n’est plus.

Le lieu d’une quadruple disparition :

  • Disparition de Cyrla Szulewicz mère de Georges Perec, qui tint un salon de coiffure au 24 de la rue Vilin, arrêtée le 17 janvier 1943 , déportée à Auschwitz le 11 février 1943,
  • Disparition des souvenirs d’enfance de Georges Perec ,
  • Disparition de la rue Vilin rayée de la carte dans les années 80
  • Disparition de Georges Perec lui même.

George Perec est mort d’un cancer du poumon le 3 mars 1982. J’allais avoir 12 ans. Le lendemain, le 4 mars 1982, disparaissait définitivement sous les derniers coups de pelleteuse, le 24 de la rue Vilin – coiffure de Dames – Sa maison d’enfance –

©FX Bouchart 24 rue Vilin

Une maison, toute une rue, un escalier, un quartier détruits pour « revitaliser », pour faire place au « poumon vert » du parc de Belleville ( Le poumon vous dis-je, le poumon ! – Molière). Ils ont replanté la vigne arrachée, tracé proprement axes bien droits et fontaines de béton et surtout construit une autre maison : « une maison de l’air » pour mieux respirer assurément et « sensibiliser les visiteurs au lien complexe mais indispensable qui existe entre les activités humaines et l’air, particulièrement celui de la capitale. ».

La fontaine en cascade est aujourd’hui asséchée et la maison de l’air fermée au public, destinée désormais à des appels à projets pour « faire vivre ce lieu par le partage de ses espaces avec des associations et structures locales« ……

la maison de l’air 11 juin 2022 ©Lafabriquepoetique Juin 2022
La cascade de fontaine @lafabriquepoetique 11 juin 2022 depuis le rue Piat

©Henri Guerard 1959 escalier vers la rue Piat
superposition ancienne rue Vilin et nouveau parc de Belleville la disparition…
le plan de la disparition de la rue Vilin
Le Belvedère « Willy Ronis » au dessus de la maison de l’air ©La Fabrique Poetique juin 2022
De l’air ? Respiration, oui ©La Fabrique Poetique juin 2022

©La Fabrique Poetique juin 2022

2-

En arrivant à Belleville , je me suis retrouvée plongée dans ce paysage à la toponymie gorgée d’une eau disparue.

©LaFabriquePoetique rue du Transvaal, proche du passage Plantin sur les hauteurs de l’ancienne rue Vilin
Graffiti rue du Transvaal ©La Fabrique Poetique juin 2022
Rue Piat sur les hauteurs de l’ancienne rue Vilin ©La Fabrique Poetique juin 2022
Que je boive à fond l’eau de toutes les fontaines Wallace , si dès aujourd’hui tu n’es pas séduit par la grâce de cette jolie fée qui d’un bouge a fait un palace….. Georges Brassens, Le Bistrot // ©La Fabrique Poetique juin 2022
©La Fabrique Poetique juin 2022

Descendre au Metro Jourdain, remonter la rue des cascades, regarder les anciens regards, croiser Calypso, et dormir rue de la mare. Les lieux entraient en conversation, et je n’entendais qu’eux. Un bruissement pour commencer et puis bientôt je retrouvais cette impression étrange d’arriver en un domicile connu sans jamais y avoir mis les pieds.

metro Jourdain fait référence au Jourdain, fleuve de Palestine. Cette voie est ainsi nommée du fait de son débouché au fronton de l’église Saint-Jean-Baptiste de Belleville, car les églises de Belleville qui se succédèrent à son emplacement au fil des siècles furent toutes dédiées à saint Jean-Baptiste qui, comme son nom l’indique, baptisa le Christ dans le Jourdain. /// ©La Fabrique Poetique juin 2022
rue des Cascades ©La Fabrique Poetique juin 2022
Profil grec.. boutique désormais rue de Belleville ©La Fabrique Poetique juin 2022
Regard Saint Martin rue des Cascades ©La Fabrique Poetique juin 2022

Les regards de la rue des Cascades semblaient comme ces trésors de Delphes. Ces bâtiments sont construits sur l’emplacement des anciennes sources de la colline de Belleville : ils permettent l’accès au réseau de l’eau.

©La Fabrique Poetique juin 2022

« Fontaine coulant d’habitude pour l’usage commun des religieux de Saint-Martin de Cluny et de leurs voisins les Templiers. Après avoir été trente ans négligée et pour ainsi dire méprisée, elle a été recherchée et revendiquée à frais communs et avec grand soin, depuis la source et les petits filets d’eau. Maintenant enfin, insistant avec force et avec l’animation que donne une telle entreprise, nous l’avons remise à neuf et ramenée plus qu’à sa première élégance et splendeur. Reprenant son ancienne destination, elle a recommencé à couler l’an du Seigneur 1633, non moins à notre honneur que pour notre commodité. Les mêmes travaux et dépenses ont été recommencés en commun, comme il est dit ci-dessus, l’an du Seigneur 1722 »

Regard de la Roquette ©La Fabrique Poetique juin 2022
Regard des Messiers ©La Fabrique Poetique juin 2022
linge au regard Saint Matin Le manteau de Saint martin ? ©La Fabrique Poetique juin 2022
Calypso perdu dans le quartier ©La Fabrique Poetique juin 2022
rue de la mare ©LafabriquePoetique
rue de la mare @lafabriquepoetique
Espèces d’Espaces, Georges Perec, Edition Galilée, 1974

3-

« Comment décrire ? Comment raconter ? Comment regarder ? Comment reconnaître ce lieu ? Restituer ce qu’il fut ? Comment lire ses traces ? Comment saisir ce qui n’est pas montré, ce qui n’a pas été photographié, archivé restauré mis en scène ? Comment retrouver ce qui était plat, banal, quotidien, ce qui était ordinaire, ce qui se passait tous les jours ? »

G. Perec Recits d’Ellis Island – Incipit du film de Robert Bober « En remontant la rue Vilin »

Il y a dans ces mots, mes interrogations quotidiennes: la teneur du travail de l’historien dont la matière première n’est que disparition, mais aussi beaucoup finalement du travail très proche du poète. Certaines phrases fonctionnent comme des clefs, des lieux comme des points de départs. Il me fallait remonter la rue Vilin pour voir ce qui n’est plus mais fut sauvé par une écriture et une photographie.

Georges Perec, Espèces d’espaces, Editions Galilée, 1974

La rue Vilin fait partie des 12 Lieux sélectionnés par Georges Perec dans son travail initié en 1969 :

« J’ai choisi, à Paris, douze lieux, des rues, des places, des carrefours, liés à des souvenirs, à des événements ou à des moments importants de mon existence. Chaque mois, je décris deux de ces lieux ; une première fois, sur place (dans un café ou dans la rue même), je décris “ce que je vois” de la manière la plus neutre possible, j’énumère les magasins, quelques détails d’architecture, quelques micro-événements (une voiture de pompiers qui passe, une dame qui attache son chien avant d’entrer dans une charcuterie, un déménagement, des affiches, des gens, etc.) ; une deuxième fois, n’importe où (chez moi, au café, au bureau), je décris le lieu de mémoire, j’évoque les souvenirs qui lui sont liés, les gens que j’y ai connus, etc. Chaque texte (qui peut tenir en quelques lignes ou s’étendre sur cinq ou six pages ou même plus) est, une fois terminé, enfermé dans une enveloppe que je cachette à la cire. Au bout d’un an, j’aurai décrit chacun de mes lieux deux fois, une fois sur le mode du souvenir, une fois sur place en description réelle. Je recommence ainsi pendant douze ans, en permutant mes couples de lieux selon une table (carrés bi-latins orthogonaux d’ordre 12) qui m’a été fournie par un mathématicien hindou travaillant aux États-Unis. » Georges Perec

En 1992 , réunissant pas moins de 600 photographies, Robert Bober , réalisateur, écrivain et ami de Georges Perec réalisa le film « En remontant la rue Vilin » .

« Cet acte devrait me permettre de rassembler différents éléments afin de former une image globale , un ensemble comme dans un puzzle, cet ensemble s’appelle rue Vilin mais contrairement au principe du puzzle ici chaque élément a sa propre existence indépendamment de l’ensemble , chaque fragment est déjà une image complète , chaque photographie considérée comme une pièce du jeu , existe donc d’abord autrement que dans sa relation aux autres pièces , cependant l’assemblage de tous ces espaces de vie que sont les photographies d’immeuble introduit l’idée de parcours, de récit .  » Robert Bober, En remontant la rue Vilin

A mon tour , Le 12 juin 2022 vers 12h00, je remontais la rue Vilin, du moins ce qu’il en restait : un petite portion de rue encore existante partant de la rue des Couronnes et qui se prolongeait en une allée du parc de Belleville. Je lisais en même temps mon carnet de notes contenant les restitutions des lieux « réelles » ou de « mémoire » qu’en a fait Georges Perec.

« Il reste inconcevable que je n’aie aucun souvenir de la rue Vilin où j’ai dû pourtant passer l’essentiel des sept (ou six) premières années de ma vie (…)

Jusqu’à ce que ce projet s’affirme, l’intention d’aller rue Vilin ne s’est pas précisée. J’appris par Pierre qu’on démolissait presque tout dans le quartier.

Mon premier voyage fut, je crois, en février. Cette fois-ci, j’ai beaucoup mieux regardé et, en particulier, identifié la maison où je vécus. La porte du salon de coiffure est encore visible. Je ne suis pas rentré (n’ai pas osé) dans la cour ; l’endroit sautera sans doute dans les années qui vont suivre. »

22 août 1969
Vers 14 h
Moulin d’Andé

La rue Vilin

Lieux, G. Perec , Editions du seuil 2022 En ligne sur le Site du Seuil

12 juin 2022 à partir12h00 Bibliothèque Couronnes – Naguib Mahfouz 66 rue des couronnes ©La Fabrique Poetique juin 2022
©La Fabrique Poetique juin 2022

Commencement de la rue Vilin 12 juin 2022 vers 12h12 , la seule portion qui subsiste aujourd’hui avant l’entrée du parc de Belleville par une grille // ©La Fabrique Poetique juin 2022

27 février 1969, 17h10

« Sur la droite (côté pair), un immeuble à trois pans : une façade sur la rue Vilin, une sur la rue des Couronnes, la troisième, étroite, décrivant le faible angle que font les deux rues entre elles ; au rez-de-chaussée, un café-restaurant à la façade bleu ciel agrémentée de jaune.

Sur la gauche (côté impair), le n° 1 a été ravalé récemment. C’était, m’a-t-on dit, l’immeuble où vivaient les Szulevicz. Nulle boîte aux lettres dans l’entrée minuscule. »

Lieux, G. Perec , Editions du seuil 2022

©La Fabrique Poetique juin 2022

Je souhaite m’arrêter au 24 rue Vilin aujourd’hui. Je scrute le plan :

C’est ici :

©La Fabrique Poetique juin 2022

« Au 24 (c’est là que je vécus, non au 7 : c’est très vilain d’habiter 7 rue Vilin !).

D’abord un bâtiment à un étage, avec, au rez-de-chaussée, une porte (condamnée), portant encore, tout autour, des traces de peinture et au-dessus, non tout à fait effacée, la mention « Coiffure Dames ».

Puis un bâtiment bas avec une porte ; la porte donne sur une longue cour pavée avec quelques décrochements (escaliers de deux ou trois marches). À droite, un long bâtiment à un étage (le bâtiment à un étage avec la porte condamnée en constitue donc la section), avec un double perron de béton.

Au fond, un bâtiment informe. À gauche, des espèces de clapiers ? Je ne suis pas rentré.« 

Jeudi 27 février 1969
17 h 10

Lieux, G. Perec , Editions du seuil 2022

©La Fabrique Poetique juin 2022

C’est dans cette portion de rue entre l’entrée de la rue Vilin et cette pelouse bordée de rosiers que s’inscrit le souvenir de la lettre qui n’existe pas :

« Je me souviens aujourd’hui d’une scène, rue Vilin (mais je ne sais si c’était chez mes parents ou chez mes grands-parents) : j’ai quatre ans (mettons), je suis assis par terre au milieu d’un tas de jeux yiddish et je reconnais une lettre ; je m’obstine à l’appeler yod et à la dessiner ainsi :

sans avoir jamais ni vérifié qu’une telle lettre existait, ou un tel dessin (je pourrais aussi l’appeler gameth (gamète) !?), ni recherché les associations qu’un tel dessin (menotte, notes de musique, etc. ?) pourrait susciter, ou un tel nom (yod, youd évidemment) ; des voisins s’extasient (ou ma grand-mère) sur ma précocité. Ce qui m’étonne ce n’est pas tant que j’aie pu être précoce (je n’ai jamais douté de mon intelligence) mais que ce souvenir ne corresponde à rien : le lieu n’existe pas (non seulement il est en démolition mais je ne l’ai jamais « habité »), la lettre n’existe pas (je ne l’ai jamais employée).

Ce qu’il y a d’extraordinaire ici, ce qui en fait un lieu modèle, c’est que je ne fais qu’y passer, que j’y vois les choses (les « choses », les signes d’ancrage) (que ceux qui pourraient les voir avec pertinence ne les voient peut-être pas, les rejettent, mais ils existent en dehors d’eux, ils ont existé pour eux), qu’elles m’imposent leur nostalgie (regret d’un pays natal, d’une demeure ancestrale, j’aimerais tellement me retirer sur mes terres comme Athos) : ma seule tradition, ma seule mémoire, mon seul lieu est rhétorique : signe d’encrage (la différance, la diff(icile) errance, ici l’errance).

Je rêve de greniers où retrouver mes joujoux d’enfant (la petite voiture rouge6) mais ils n’existeront jamais : il ne reste pas de trace des lieux que j’ai habités (ils n’ont pas gardé ma trace même si j’ai gardé la leur) ; j’ai choisi pour terre natale des lieux publics, des lieux communs. »

Fantasme (fréquent) : il y a eu la guerre et vingt ans ont passé (ils ont évidemment tout broyé) et je repasse, par hasard, un jour, en train (….). Je descends (je me souviens que je venais souvent jadis) ; je crois même reconnaître la gare, le chemin… J’arrive au Moulin …« 

Lieux, G. Perec , Editions du seuil 2022

Cette lettre qui n’existe pas me fait penser au dessin d’une maison, c’est à dire à la lettre Beth inversée.

BETH LETTRE MAISON

Et à l’emplacement du 24 de la rue Vilin aujourd’hui : un escalier

On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers mais comment ?

G. Perec

escalier de la rue Vilin parc de Belleville 12 juin 2022 ©La Fabrique Poetique juin 2022
Les escaliers de la gare de Montreuil sur mer ©La Fabrique Poetique

« Je descends (je me souviens que je venais souvent jadis) ; je crois même reconnaître la gare, le chemin… J’arrive au Moulin …. »

J’ai choisi 18 lieux à M sur m, les lieux où j’aime revenir sans cesse et où je vous inviterai désormais , des lieux que nous essaierons de multiples façons de « décrire ? de raconter ? de regarder ? « 

A suivre…

Isabelle Baudelet La Fabrique Poétique le 26 juin 2022

5 commentaires sur “Remonter la rue Vilin

  1. C’est très intéressant ! On commence à lire et on n’arrête plus! …Merci Isabelle, on s’est connu a Fontaine-les-Vervins, a la Médiathèque. J’ai écrit, avec 2 amies chères, 2 livres sur l’eau, l’un sur les Moulins,l’autre sur les Lavoirs en Thiérache et on avait discuté ensemble. Je pense toujours qu’on se rencontrera, à Montreuil-sur-Mer ? Ici, en Thiérache ?…

    Aimé par 1 personne

    1. Chère Naty je me souviens très bien de notre rencontre et aussi de notre belle conversation qui aurait pu ne pas s’arrêter.. J’ai toujours ici précieusement rangé dans ma bibliothèque ton ouvrage sur les lavoirs et moulins. Oui j’espère que l’on se reverra bientôt à M sur m ou en Thiérache

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