Beauté·Rosebud, chronique d'un jardin ouvrier à M sur m

Le nom d’un jardin #1

La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu’elle fleurit,

N’a souci d’elle-même, ne cherche pas si on la voit.

Angelus Silesius

Dans le long tunnel de mauvaises nouvelles, de déceptions, de catastrophes qui s’est ouvert en 2020, il y eut une lumière qui prit la forme d’un appel téléphonique juste avant Pâques : notre demande de jardin ouvrier déposée plus d’un an auparavant était acceptée et nous avions rendez-vous le lendemain pour découvrir la parcelle.

En empruntant le chemin par cette belle journée d’avril, j’avais l’impression d’un beau commencement mais sans pouvoir expliquer quand commence précisément le jardin pour son jardinier. Est-ce le jour où l’on entoure un terrain par un mur, une palissade ou une haie ? Le jour où on en dessine le plan ? Est-ce le moment où l’on y plante son premier arbre, les premières graines ? Ou bien encore est-ce quand vient le temps des premières récoltes, des premières fleurs tant attendues ?

Dans l’histoire de ce jardin à jamais perdu, le premier de tous, La Bible retient pour définir son commencement l’acte de planter et la présence du premier jardinier :

L’Eternel Dieu planta un jardin en Eden, du côté de l’est, et il y mit l’homme qu’il avait façonné. 
L’Eternel Dieu fit pousser du sol des arbres de toute sorte, agréables à voir et porteurs de fruits bons à manger. Il fit pousser l’arbre de la vie au milieu du jardin, ainsi que l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Genèse 2.4-25

Le jardin dans lequel nous entrâmes après avoir suivi le sentier mystérieux dans les arbres en contrebas de la muraille et s’être faufilés par l’espace étroit que laissait à peine entrouvert son portail usé, avait déjà son histoire, ses histoires mêmes et sans doute avait connu plusieurs commencements. Je ne saurais dire quel jour exactement on avait tracé sa forme, planté les haies de chèvrefeuille arbustif en son pourtour, clos l’espace par le portail, acheté une clef, ni combien de jardiniers s’étaient succédés depuis son existence. Cette parcelle est le fruit de l’histoire des jardins ouvriers en France, nous la devons à l’initiative de l’abbé Fourcy – curé de Saint Josse au val, en ville basse, qui créa les premiers jardins ouvriers de Montreuil-sur-mer en 1894, avant même que l’abbé Lemire ne décidât de les développer. A partir des années cinquante, on choisit le terme de « jardins familiaux », mais je préfère garder l’appellation historique de « jardin ouvrier. »

J’aimais beaucoup cette idée que ce jardin dont on venait de nous confier la clef n’était pas tout à fait le nôtre, d’abord parce qu’il avait une histoire avant nous mais aussi parce que cette parcelle ne nous appartiendrait pas vraiment selon le principe des jardins ouvriers. Mais en nous confiant les clefs, on nous en confiait la responsabilité. Nous allions être responsables de cet endroit que nous allions doucement apprivoiser.

La dame de la municipalité auprès de laquelle nous nous étions inscrits, nous demanda s’il nous plaisait.

Les lieux était visiblement abandonnés depuis un certain temps,et je ne pus m’empêcher de penser avec un sourire qu’il allait falloir avant toute chose se frayer un chemin parmi les ronces et nettoyer la cabane à peine encore debout…

Mais le Oui qui surgit immédiatement pour lui répondre, ne laissait pas de place au doute.

Yannick Haenel, Cercle

Elle nous quitta, non sans nous laisser le règlement du jardin à signer. En regardant ce champ de ronces il me vint comme une évidence.

Pour commencer notre histoire avec ce jardin abandonné, en réalité, plus qu’un OUI, il fallait d’abord lui trouver un nom…

Peut-être tout simplement pour « l’adopter » ou pour mieux lui donner la parole, donner la parole à ses herbes, ses haies, ses cris d’oiseaux, son portail, son chemin, à nos essais fructueux et infructueux, à sa vie propre …

Je voulais trouver un nom qui puisse dire à la fois la fin et le commencement, comme l’éternel cycle des saisons, l’expression d’un retour à l’enfance le temps des jardins perdus, un nom qui exprime quelque chose de précieux et garde un peu de mystère..

On l’appellera Rosebud, dit O. sans hésiter.

Rosebud

Et l’histoire pouvait commencer.

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